Juin 2025, Stockholm, dans son ancienne splendeur...
- Jean Lacroix
- 22 sept. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 sept. 2025
où l'on croise au hasard de nos visites la dynastie Vasa, un vaisseau qui s'envase et qui porte son nom, enfin une singulière rasade d'Aquavit à la sauce béarnaise.
1- La vieille ville, Gamla Stan
Depuis le quartier "continental" de Nybroplan où est notre hébergement, après 20 bonnes minutes de marche à pied, voici cette île centrale de Stockholm.

Parmi les 14 îles de Stockholm, c'est l'une des plus visitées.
L'accès le plus direct depuis Nybroplan se fait par le Kungstradgarden au nord.
Puis, après avoir laissé à droite l'Opéra Royal,

longé la façade en colonnade du Parlement suédois qui contemple l'envol d'une statue moderne, "le chanteur du soleil",

voici le lourd bloc du Palais Royal (18ème siècle), devant lequel deux groupes de soldats en uniforme bleu relèvent la garde.
Dans la perspective de la belle avenue Slottsbaken qui s'élève depuis le quai, la cathédrale Storkyrkan s'impose en majesté, parvis escamoté par le sommet de la colline.

Quelques pas plus loin se dévoile le coeur historique de la ville.
Gamla Stan est l'un des seuls quartiers où subsiste un réseau presque exclusivement piétonnier de ruelles étroites et touristico-pittoresques.
Flâner sur les pavés est un plaisir à la découverte de petites places, de jardins, d'escaliers escarpés.
Pentes parfois raides où prévaut une belle tonalité ocre fauve.
Un charme prenant, dans le calme et une relative et appréciable solitude, au moins tant qu'on s'éloigne des deux rues parallèles dévolues aux commerces, Storanygatan et Vasterlangatan (on se souvient que "gatan" = "rue").

Au centre de Gamla Stan, presque au sommet de la colline rocheuse, la place Stortorget ("le grands carré") est vite envahie de visiteurs dès le matin.
Ses façades à pignons typiques de l'Europe du nord (17ème et 18ème siècles), et sa fontaine en sont l'attrait principal, chargé d'histoire.
Beau témoignage d'un passé florissant, mais dans un espace un peu étroit sans véritable perspective, particulièrement quand on la compare par exemple avec la place de la Vieille Ville à Prague.

Leitmotiv des temps où l'ennemi était aux portes, la ville historique se protégeait des assauts extérieurs et se recroquevillait sur elle-même.
Place de marché au Moyen-Âge, Stortorget devient le centre économique et social du Stockholm ancien.
Pour s'opposer à la très puissante Ligue hanséatique (association politico-économique des grandes villes de la mer du Nord et de la Baltique), Danemark, Norvège et Suède s'associent malgré leurs dissenssions pour former en 1397 la fragile union de Kalmar.
Début 16ème, le Danemark veut en prendre l'exclusif contrôle.
Ce à quoi s'oppose la Suède, elle-même expansionniste notamment vers la Finlande et ce qu'était la Russie de l'époque.
Défaite par le Danemark, la Suède est cruellement punie pour sa résistance en novembre 1520, sur cette place.
Le roi Christian II de Danemark, ici même tout frais couronné, y fait allègrement exécuter 92 personnes, nobles, religieux, marchands... : c'est "le bain de sang de Stockholm".

Mais un noble, Gustav Erikson Vasa, parvient à s'enfuir.
Après avoir organisé la résistance, dès 1521 il vainc le Danemark, puis est sacré roi de Suède en 1523 sous le nom de Gustave 1er ; exit l'union de Kalmar.
La dynastie Vasa régnera sur la Suède de 1523 à 1654 (année d'abdication de la fameuse reine Christine), et sur la Pologne-Lituanie de 1587 à 1668.
Gustave 1er est considéré comme le fondateur de la Suède "moderne", qu'il développe et convertit au protestantisme luthérien.

Sur cette place est aussi au nord le musée Nobel (celui des prestigieux prix), d'architecture classique 18ème.

La petite presqu'île au sud-ouest, Riddarholmen ("l'île des chevaliers"), conserve d'autres hautes façades anciennes sur les quais,
et fait face au nord-est sur un quai distant, à une vaste place surmontée d'une haute et élégante tour de brique : un air de place Saint-Marc à Venise.
C'est l'hôtel de ville de Stockholm et sa très haute tour carrée de 146 mètres.

Sans quitter Riddarholmen, en remontant son versant nord-ouest, les pavés de la belle place Birger Jarls Torg sont déserts.

Là, du haut de sa colonne, le farouche Birger Jarl contemple les palais environnants et l'église de Riddarholmen d'aigu clocher, avec sa coupole de la chapelle Caroline.
Le choeur et les chapelles sont la nécropole de nombreux souverains suédois, depuis le fils de Birger jusqu'à Bernadotte, mais hors la reine Christine.
Birger fonde Stockholm sur Gamla Stan en juin 1252.
Il est un très actif Jarl (chef scandinave de rang juste inférieur à celui de roi).
Qui se liera notamment au Danemark et à la ville allemande de Lübeck.
Faute de descendance du roi d'alors Eric XI de Suède (dit le bègue-boiteux) , le fils de Birger, Valdemar, est élu roi en 1250, au détriment de son père.
Stockholm, encore modeste, mais commercialement très active se rapproche de la Ligue Hanséatique, alors en plein essor.
Après avoir franchi un canal, retour vers l'île de Gamla Stan.
Au nord-ouest, une superbe façade 17ème n'est pas sans rappeler la magnificence versaillaise : la Maison de la noblesse -suédoise- (1641-1672).

A son élaboration, ainsi qu'à celle du palais Wrangler a participé avant d'être mortellement blessé en duel l'achitecte français Simon de la Vallée, puis notamment son fils.
Simon avait été appelé en 1637 par l'ultime descendante de la dynastie Vasa, la reine Christine, à la Cour de laquelle on parlait le français.
2- Skansen, musée à ciel ouvert
A l'est, l'accès à la vaste île de Djurgarden se fait depuis le nord par une belle avenue verdoyante qui laisse à droite le Musée Nordique.
Sur un relief rocheux dans le périmètre de Skansen, Stockholm à recréé en 1891 un village ancien bien réparti sur la colline, à partir des habitats successifs suédois et des activités associées.
La forte pente d'accès se gravit à pied (notre choix), ou par cet ancien funiculaire.

Skansen est le plus ancien musée extérieur du monde.

En tout cas très réussi avec ses maisons reconstruites de toutes périodes (pour certaines parties du 14ème siècle), ses deux beffrois de bois (18ème), ses granges de stockage de grain, de toutes les régions suédoises.

On y dérange à peine une famille qui défile au pas de l'oie... bernache.

L'artisanat est aussi présent : une fabrique de verre et sa souffleuse, un très spectaculaire atelier de travail du métal (tours, poulies, courroies, forges...).
Assez hétéroclite, Skansen rassemble ce remarquable village ancien reconstitué, mais aussi un zoo, un aquarium, un cirque, et hors de son périmètre mais dans son voisinage à l'ouest le Musée Abba, un parc d'attraction à sensations, le Musée des Epaves...
3- Un vaisseau du XVIIème siècle dans son étui de béton : le musée Vasa sur Djurgarden
A l'ouest de la même île, une sorte de sombre bâtiment surmonté sans attrait de ce qui paraît être les mâts d'un grand navire ne manque pas d'intriguer.

Beaucoup moins remarquable que le superbe musée de l'art nordique que l'on voit d'abord en arrivant.
En plein guerre de Trente Ans (1618 à 1648) qui va ruiner et refonder l’Europe, parmi les belligérants, la Suède luthérienne, en plein essor, combat les puissances catholiques, notamment sa voisine du sud la Pologne.
En France, Richelieu s'oppose aux protestants à l’intérieur mais s’allie avec la Suède (protestante) contre les Habsbourg (catholiques). Finesses et grands écarts diplomatiques.
Le roi de Suède d'alors est Gustave II Adolphe, petit-fils du fondateur de la lignée Vasa, Gustave 1er.
Il veut affirmer sa puissance sur la Baltique en développant très vite sa marine de guerre : 4 navires avec pour navire amiral... le Vasa (il ne pouvait pas moins faire en hommage au grand-père).
Il en impose lui-même les dimensions.
69 mètres de long, 64 canons répartis sur deux ponts, 50 mètres de hauteur entre quille et le haut des 3 mâts, 1200 tonnes, un navire fait pour impressionner, surtout par la magnificence des figures du château de poupe.
Considérable mais pas exceptionnel : d’autres royaumes font autant, et même plus au début du 18ème siècle (100 canons, 3 ponts, 1000 marins…).
L’empirisme et l'expérience guident alors la construction de telles nefs.
Avant que soient bientôt développées les théories rationnelles de conception.
Malgré des tests de stabilité inquiétants à l'été 1628 que personne n'ose rapporter au roi, et le pressentiment d'un centre de gravité trop haut du ballast par rapport à la largeur du bateau (un peu trop étroit surtout à l'arrière), le Vasa est mis à l'eau le dimanche 10 août 1628,...
et gîte une première fois sous une brise modérée, puis définitivement sous une seconde rafale plus forte.

L’eau s’engouffre irrésistiblement par les ouvertures des canons, les sabords (qui n'étaient pas mille mais seulement 64) .
Il sombre rapidement après 1500 mètres parcourus depuis la pointe nord de Gamla Stan, par 32 mètres de fond, au sud de l'île de Beckholmen.

Les tois autres navires de la flotte vogueront sans problème.
Là n’est pas le plus remarquable.
Favorables et durables circonstances locales : un fond de boue fine et épaisse dans l'eau peu salée (ce qui déplaît aux petits mollusques xylophages) d'un chenal de plus en plus pollué, déjà si toxique qu'il tue les micro-organismes agressifs, une luminosité limitée, une température froide et presque constante.
Conditions qui ont permis pendant plus de trois siècles la conservation exceptionnelle du bois de chêne dont est principalement fait le navire. Malgré la dissolution de tous les boulons de fer.
Finalement localisé en août 1956, au prix d’une logistique ad hoc, de grandes précautions, et le recours à de nouvelles et inventives méthodes, il est spectaculairement renfloué presque intact (à 98%) de son linceul de boue en avril 1961.
Aujourd’hui, l’immense blockhaus de béton (ouvert en 1990) qui en est devenu l'étui (pour un tel monstre, "écrin"paraît trop délicat) a été construit pour faire en sorte que toute perspective longitudinale ou verticale soit spectaculaire, presque vertigineuse.
Voyez d'ailleurs les fourmis visiteuses!
Dans une pénombre savamment étudiée et des conditions physico-chimiques très contrôlées, la scénographie est très réussie, grâce à 6 plateaux d'observation successifs, de nombreuses informations pédagogiques attrayantes, concises, et des reproductions des sculptures peintes, grotesques, ludiques ou effrayantes, qui décoraient la poupe.
Le Vasa est le navire du 17ème siècle le mieux conservé au monde.
4- Discrète monarchie actuelle à la sauce béarnaise
L'un des ponts par lequel on accède à l'île de Skeppsholmen est presque seul à rappeler sans aucune ostentation que la Suède est une monarchie constitutionnelle depuis 1809.
Mais dont le titre de roi n'est plus aujourd'hui qu'honorifique.

Impossible à cette occasion de ne pas rappeler que la dynastie royale suédoise actuelle est issue du pays béarnais français : Bernadotte, maréchal d'Empire.
Une curiosité historique qui mérite un petit détour
Fils d'avocat, Jean Baptiste Bernadotte naît à Pau en 1763 ; il épouse en 1798 Désirée Clary, belle-soeur de Napoléon 1er.
Proche de l'Empereur, il s'en méfie et esquive par conviction le Coup d’Etat du 18 brumaire, et certaines batailles comme celle d’Austerlitz.
Maréchal d'Empire en 1804, brillant contre les prussiens à la bataille de Lübeck en 1806, il traite avec égard et courtoisie ses prisonniers suédois du moment, alliés des prussiens.
Et se lie notamment avec l’un d’eux, le conte Mörner.
Blessé à la tête, Napoléon le nomme en 1807 gouverneur des villes hanséatiques (Brême, Hambourg et Lübeck).
Là, ses qualités d’administrateur reconnues, il s’enrichit et devient populaire notamment à Lübeck.
Pendant ce temps en Suède, après la monarchie absolue du roi Gustave III de 1772 à 1792 (assassiné à l'Opéra de Stockholm), son fils Gustave IV est roi.
En 1809, destitué après avoir perdu la Finlande au profit de la Russie, Gustave IV est remplacé par le vieux Charles XIII, en attendant la désignation d’un nouveau roi.
L’héritier suédois retenu, le danois Charles Auguste d’Augustenbourg meurt fort à propos lors d’une manœuvre militaire.
Au lieu d’envahir la Scandinavie comme le lui demande l’Empereur, Bernadotte conclut un armistice avec la Suède.
A Paris, Bernadotte est en disgrâce pour quelques échecs militaires.
Les élites suédoises se souviennent de ses compétences, de sa magnanimité lors de la bataille de Lübeck.
Et lui proposent d’être candidat pour le trône de Suède (le français était parlé à la Cour suédoise au moins depuis la reine Christine).
Bernadotte accepte.
Napoléon y voit aussi l'opportunité d'un allié au nord de l’Europe contre les Russes.
Grâce à une adroite propagande, mais non sans surprise, Bernadotte est élu prince royal le 21 août 1810 par les représentants des différents ordres suédois et se convertit au luthérianisme

En 1812, Napoléon 1er envahit la Poméranie (au nord de la Pologne actuelle).
Dans sa nouvelle fonction, mais encore lié aux français, Bernadotte tente la médiation.
Mais finit par rompre dès 1813 avec Napoléon.
Se rapprochant du tsar Alexandre 1er, à la tête de la Coalition il combat victorieusement Ney et Oudinot, mais sans participer à l’invasion de la France.
Il obtient que le Danemark cède la Norvège, danoise depuis 3 siècles à la Suède par le traité de Kiel en janvier 1814.
Après Waterloo, il tente en vain de revendiquer le trône de France.
1818, Charles XIII meurt.
Comme prévu en 1810, Bernadotte est proclamé roi des royaumes unis de Suède et de Norvège le 5 février, sous le nom de Charles XIV Jean (Karl Johan).

Ainsi Bernadotte, dit sergent "belle-jambe" dans sa jeunesse, nez aquilin, regard aigu, fin manoeuvrier et bon administrateur, très opportuniste, indépendant d'esprit, fidèle à sa propre ligne de conduite et de probité dans le respect des populatins locales et la cohésion de ses troupes, devient roi de Suède et de Norvège jusqu'à sa mort en 1844.
La séparation entre les deux états se fera sans heurts en 1905.
En tout cas, accordant, un peu contraint, plus de pouvoir au Parlement, plutôt conservateur et méfiant vis-à-vis de la Presse qui se développe alors, il règne paisiblement pendant 25 ans.
Après un règne qui aura redressé commerce, agriculture, industrie, finances, marine, travaux publics, les Suédois lui témoignent un vif attachement.
L'actuel monarque Charles XVI Gustave est son 7ème descendant. Tout comme d'autres rois, reines et princes du Gotha d'Europe du Nord.
Monarchie à la sauce béarnaise très vite coupée d'Aquavit,
puis devenue aujourd'hui très light et bling bling.
Une question lancinante et de grande portée philosophique :
Bernadotte parlait-il le français en roulant les "r" avec le bel accent pyrénéen?

































































































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